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Le Point

Éducation : Blanquer déshabille-t-il Paul pour habiller Jacques ?

vendredi 2 mars 2018


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Élus et syndicats d’enseignants dénoncent des créations de postes insuffisantes pour compenser le dédoublement des CP et CE1 en éducation prioritaire.

Il est l’un des ministres les plus populaires du gouvernement et, comme on a pu le dire d’Emmanuel Macron lors de sa marche triomphale vers l’Élysée, Jean-Michel Blanquer aussi semble marcher sur l’eau. Pensez donc : il vient d’annoncer une réforme du bac et du lycée qui, naguère, aurait jeté sans coup férir des milliers de lycéens dans la rue. Là : rien. Quelques syndicats inquiets râlent, ils maugréent dans le désert. Sur l’école, Blanquer a fait l’impensable : il a créé du consensus.

Et pourtant… Comme chaque année, la période est délicate pour le ministère de l’Éducation. Car c’est en ce moment que se décide la répartition des moyens pour la rentrée prochaine. Et selon les organisations syndicales et les fédérations de parents d’élèves, le compte n’y est pas.

Car la mesure-phare de Jean-Michel Blanquer dans le primaire, le dédoublement des CP de REP et REP + – mesure qui devait être progressivement étendue au CE1 dès septembre – est gourmande en postes. Certes le ministre en crée : 3 881 pour l’année prochaine, a-t-il annoncé, alors, souligne-t-il, que la démographie des élèves est en baisse. Pourtant, des classes vont fermer, voire des écoles entières. C’est le cas chaque année, et chaque année c’est la même émotion. Mais cette année, l’accusation de déshabiller Paul pour habiller Jacques revient comme un leitmotiv.

Victor Hugo voulait fermer des prisons et ouvrir des écoles. Ce gouvernement fait tout le contraire

En Moselle, par exemple, 88 fermetures de classes sont envisagées, pour vingt ouvertures. Les postes supplémentaires créés ont tous été « avalés » par le fameux dédoublement. Le cas le plus emblématique est celui de Havange, un village de la vallée de la Fensch coincé entre le Pays-Haut (bassin de Longwy) et la frontière luxembourgeoise. La classe unique de la commune, qui compte 450 habitants, sera supprimée en septembre, faute d’un effectif suffisant. Là où il aurait fallu dix-neuf élèves pour son maintien, quinze enfants, seulement, ont été comptabilisés dans la perspective de la prochaine rentrée. « Fermer une classe revient ici à fermer l’école et ce n’est pas acceptable, car ce serait la mort du village », se désole Alain, parent d’élèves.

Au Sénat, l’élu lorrain Jean-Louis Masson (divers droite) a interpellé Jean-Michel Blanquer, mardi 20 février, lors de la séance de questions au gouvernement. « Dans la ruralité, on exige dix-neuf élèves pour maintenir une classe unique alors que dans certains quartiers urbains dits « sensibles », le gouvernement a fixé le seuil à douze élèves pour [les CP et les CE1, NDLR]. Eh bien, je le dis, c’est une honte ! » s’est étouffé le sénateur, dénonçant « une logique absurde et purement comptable ». Quant au maire d’Havange, Marc Ferrero, il ne décolère pas : « Je suis maire depuis 2001, j’ai moi-même fréquenté l’école du village, tout comme mes enfants. J’ai connu, en tant qu’élu, des périodes où les élèves étaient douze ou treize et jamais nous n’avons été inquiétés ! » et de conclure sévèrement : « Victor Hugo voulait fermer des prisons et ouvrir des écoles. Ce gouvernement fait tout le contraire. »

Tous les moyens sont en réalité phagocytés par les dédoublements de classes en zone REP et REP + et les effectifs moyens des autres classes explosent

La colère gronde aussi dans l’académie de Toulouse où les départements ruraux s’estiment sacrifiés. Dans le Lot, où dix-sept postes pourraient disparaître, les élus de tous bords ont manifesté à Cahors et Figeac le 10 février, déposant leurs écharpes tricolores au sol devant la préfecture et la sous-préfecture. Une dizaine de maires ruraux menacent même de démissionner si leur école ferme à la rentrée. Des discussions ont commencé entre élus et autorités. Si le chiffre de dix-sept postes pouvait être revu à la baisse, le préfet a prévenu : « Il ne faut pas s’attendre à zéro suppression de poste. »

En cause, là aussi, le redéploiement vers les écoles urbaines de l’académie : à Toulouse, 1 500 enfants supplémentaires sont attendus et les 130 postes supplémentaires prévus en Haute-Garonne sont loin d’être suffisants selon les syndicats qui appellent à une « nuit des écoles » le 13 mars. La municipalité veut de son côté envoyer au ministère la facture du dédoublement – soit le coût des travaux pour créer les nouvelles classes. L’adjointe au maire évalue la facture à 134 000 euros pour l’année en cours. Un chiffre qui, selon elle, pourrait grimper à 600 000 euros en 2018.

Dans l’académie de Lyon, même motif, même punition : 28 classes sont menacées de fermeture quand 293 devraient ouvrir. Des données en trompe-l’œil, selon les syndicats. « Sur les 293 ouvertures de classes, 220 sont relatives aux dédoublements des CP et CE1 », détaille Frédéric Volle, porte-parole du Snudi-FO. Pour lui, « les créations sont nettement insuffisantes au regard des 1 500 élèves supplémentaires attendus à la rentrée ». Et de pointer l’absence de création de postes de remplaçants. Une petite bombe à retardement car, sans vivier de remplaçants, les absences des enseignants titulaires vont se traduire par des heures de cours perdues tout au long de l’année.

« Tous les moyens sont en réalité phagocytés par les dédoublements de classes en zone REP et REP + et les effectifs moyens des autres classes explosent. Le seuil est désormais de 33 élèves par classe en maternelle », dénonce Frédéric Volle. Et de reprendre la formule maudite : « On déshabille Paul pour habiller Pierre. »

Une fracture territoriale délétère

Dans un post de blog, Marion Audrain et Sylvain Grandserre, deux professeurs des écoles, dénoncent eux aussi une mesure qui se fait « à moyens constants ». Là encore la formule revient, mais plus crûment : « Monte le sentiment que ce sont les écoles rurales qui vont faire les frais de l’apparente générosité ministérielle en direction des classes en difficulté. Bref, l’impression que l’on déshabille la campagne pour habiller la banlieue. » Une fracture territoriale aux conséquences politiques délétères selon eux, « et peu prise au sérieux par des décideurs politiques urbains, souvent parisiens, qui n’ont vu aucun bureau de vote de la capitale placer le FN en tête du premier tour de l’élection présidentielle […] Rappelons-leur qu’au second tour, dans nombre de nos campagnes, Marine Le Pen a été portée à des scores qui devraient appeler une tout autre vigilance, avec des villages atteignant les 70 % ! ». « Le saviez-vous, poursuivent-ils : désormais près de 40 % des communes n’ont plus d’école ! » Et de contester la concentration des moyens sur les REP et REP + soulignant que « l’Observatoire des inégalités constate que les trois quarts des élèves défavorisés n’étudient pas dans des établissements de zones prioritaires ».

Les banlieues défavorisées contre la ruralité ? L’opposition est trop facile. Jean-Michel Blanquer s’en défend et martèle que l’éducation prioritaire ne concerne pas que les zones urbaines – il en existe à la campagne – tout en soulignant ses efforts en faveur des zones rurales. Il s’est déplacé début janvier dans une petite école du Puy-de-Dôme pour dire que l’école est un facteur d’attractivité pour les villages. Pour le gouvernement, l’enjeu est crucial : Emmanuel Macron est régulièrement attaqué sur ce thème, par Laurent Wauquiez ou le Front national, mais aussi les élus locaux.

Une opposition factice

Mais opposer villes et campagnes n’est pas le propos des deux instituteurs, dont l’une est en poste à Alfortville dans le Val de Marne, l’autre dans un petit village de Seine-Maritime. Ils soulignent que « le sentiment d’abandon domine aussi dans les banlieues » et rappellent qu’à l’intérieur même des zones d’éducation prioritaire, pour dédoubler les CP et étendre la mesure en CE1, ce sont les autres classes qui trinquent avec des effectifs qui peuvent atteindre les 27 élèves.

Ils désignent aussi, au-delà des zones rurales, une autre victime du dispositif de dédoublement : la maternelle. « Dans le département du Val-de-Marne, c’est 95 classes qui vont être fermées [dont] 73 en maternelle. Dans les Hauts-de-Seine, […] 101 fermetures de classe, dont 78 en maternelle. […] Des effectifs vont grimper à près de 30 élèves, chose impensable chez nombre de nos voisins européens auxquels on nous compare pourtant. »

Les deux auteurs réclament des moyens supplémentaires. Le refrain est connu. Pourtant, il est entonné avec une force nouvelle, car la mesure spectaculaire de Jean-Michel Blanquer doit à terme concerner quelque 12 000 classes d’ici à 2019. Un effort considérable. Une « bombe à retardement, selon les deux auteurs, qui craignent que Paul prenne mal d’être déshabillé au profit de Jacques ». « Nous, enseignants en quartier sensible ou à la campagne, refusons qu’on nous oppose, qu’on oppose nos familles, qu’on oppose nos élèves. […] À quoi vont servir nos leçons de grammaire et de calculs si nos jeunes grandissent dans la haine les uns des autres ? »