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Le Patriote - Jean-Luc Gautero, professeur de philosophie à l’UNS

Lettre ouverte à Jean-Marc Gambaudo

Président de l’Université Côte d’Azur

jeudi 31 mai 2018

Jean-Marc,

Je t’appelle ainsi parce que j’aimerais m’adresser plus à l’ami de quarante ans qu’au Président d’UCA que j’ai vu passer en flèche devant moi le mercredi 16, alors que, les yeux exorbités, il s’empressait d’aller en découdre avec des étudiant.e.s qui voulaient occuper pacifiquement la salle des Actes.

Nous étions ensemble en Licence de Mathématiques, tu étais de loin le plus brillant de nous, et tu participais, pour autant que je m’en souvienne, à toutes les manifestations contre la diminution des postes au CAPES. Notre année de maîtrise fut marquée par la plus longue grève que l’Université de Nice ait connue — trois mois. Une nuit courant janvier (d’après ce qu’on m’a raconté : je n’y étais pas), des étudiants de STAPS guidés par leurs professeurs — la formation était menacée — s’introduisirent par effraction dans le Grand Château et l’occupèrent, bloquant ainsi l’administration, et les enseignants-chercheurs du Département de Mathématiques, qui à l’époque avaient leurs bureaux dans ce bâtiment : ce qui permit d’élargir le mouvement à l’ensemble de la Faculté (je ne sais pas au bout de combien de temps il gagna les autres campus). Adepte du principe churchillien : « No sport », je ne participais que de loin ; en revanche, tu t’y investis pleinement, tu te fis embarquer lors d’une occupation du rectorat, matraquer lors d’un blocage du Paris-Nice… Je préférais occuper, de manière discontinue, le Petit Château : là, il n’y avait pas de sportifs. Je ne pourrais donc garantir que tu étais de l’occupation du Grand Château ; c’est en tout cas l’impression que j’avais à l’époque.

Après le DEA, nos routes se séparèrent : directeurs de thèse différents, équipes de recherches différentes… ; puis je me reconvertis et fus recruté au Département de Philosophie. J’y ai connu une lente dégradation des conditions de travail, tant des étudiant.e.s (dans l’intérêt desquel.le.s, prétendument, s’opéraient les diverses réformes) que des BIATOS et des universitaires. Le but réel était de faire des économies sur l’enseignement supérieur. Quand on entend nos gouvernants successifs, et leurs relais locaux dans la haute administration de l’Université, parler d’économie de la connaissance, on pourrait croire qu’ils ont assimilé les théories de Yann Moulier-Boutang sur le capitalisme cognitif, qui disent (je simplifie très grossièrement) qu’aujourd’hui la connaissance est devenue le principal outil de production. Une conséquence logique en serait la nécessité, pour la prospérité générale, de développer les connaissances (je ne me place même pas ici dans une perspective anticapitaliste). Mais non, manifestement, eux, quand ils parlent d’économie de la connaissance, ils veulent dire que la connaissance est ce sur quoi il faut faire des économies, et en même temps qu’il faut autant que possible en faire l’économie. Bacon écrivait qu’un Prince bien éduqué percevra l’intérêt de développer les savoirs de ses sujets, car il est plus agréable pour lui de diriger des hommes instruits et d’être reconnu par eux que d’avoir pouvoir sur des bêtes. Nos dirigeants successifs n’ont manifestement pas eu ce que Bacon considérait comme une bonne éducation.

La dégradation de l’Université s’est accélérée avec la LRU : au lieu d’avoir à prendre autoritairement les mesures lui permettant de faire des économies sur la connaissance, le gouvernement a laissé aux Universités leur autonomie financière pour les conduire à adopter elles-mêmes, « librement », ces mesures. Au lieu de fermer des Universités, il fait en sorte qu’elles se regroupent dans des COMUE. J’ai trouvé très astucieuse l’idée (de Frédérique Vidal ?) de constituer une COMUE uniquement avec des laboratoires de recherche déjà liés à l’Université de Nice Sophia Antipolis (UNS) et des écoles privées locales. Je n’avais pas compris que cela allait avoir pour conséquence d’accélérer l’intégration par l’UNS des valeurs du privé, qui vont à l’encontre de sa vocation.

Je me suis réjoui aussi de l’attribution du label IDEX au projet de l’UNS. De la façon dont j’avais compris les choses, l’IDEX devait apporter des crédits supplémentaires : s’il fallait promettre, pour avoir l’argent nécessaire à faire fonctionner nos enseignements, de faire du bling-bling (ce que me semblent être les projets labellisés d’excellence : la vraie excellence intellectuelle est dans un travail lent et sérieux, qui certes ne cherche pas à se cacher, mais qui ne se vend pas pour autant comme on vend des barils de lessive), alors, faisons du bling-bling ! Mais malgré l’IDEX, nos enseignements continuent à être saccagés : à la rentrée, en Lettres et Sciences Humaines, il ne va plus y avoir aucune formation sérieuse en L1, les véritables études commenceront en L2. Ce à quoi on va arriver avec le -3/+3, c’est à ce qu’une licence donne bientôt un niveau équivalent à celui du baccalauréat autrefois.

Je comprends que tu te sois investi dans le projet IDEX en voulant bien faire (sauver l’UNS), au point de ne pas te rendre compte chemin faisant que tu étais conduit à dévier fondamentalement de tes objectifs initiaux. Peu après nos études communes, à un niveau de responsabilité et de stress bien moindre que le tien, j’ai été victime de cet aveuglement quand j’ai assuré l’animation d’un groupuscule local. Je sais donc combien il est difficile, quand on fait un travail de direction sérieux, pour une cause à laquelle on croit, de percevoir que les circonstances transforment nos bonnes intentions en mauvaises réalisations. On accueille alors avec hargne celles et ceux qui essaient de lutter contre ces mauvaises réalisations (peut-être avec d’autant plus de hargne que l’on sait confusément qu’ils ont raison, mais que l’on ne veut pas le reconnaître, car ce serait trop douloureux).

Nous avons quasiment le même âge : dans quelques années, tu seras à la retraite, et un peu plus tard, tu pourras (tu devras) regarder ton bilan à tête reposée. À ce moment-là, tu seras forcé de te rendre compte que tu as contribué à la destruction de l’Université que tu voulais défendre. Il y aura certes encore quelque chose qui s’appellera Université, mais ce sera une entreprise commerciale avec pour unique vocation de fournir des revenus à ses actionnaires, et non plus une institution ayant pour fonction de fabriquer et transmettre des connaissances. Tu le regretteras, mais il sera trop tard. Maintenant, il est encore temps : c’est pourquoi, pour que tu redeviennes l’individu sympathique et ouvert que j’ai connu autrefois, je t’invite à démissionner au plus vite de tes fonctions de Président d’UCA, et à te joindre à tous ceux et toutes celles qui luttent contre la destruction/marchandisation de l’Université. Reviens du côté lumineux de la force, je suis persuadé que tu seras accueilli à bras ouverts. Car il y a plus de joie pour un seul pêcheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance.

Amen — non, pardon, amicalement.

GAUTERO Jean-Luc
Directeur du Département de Philosophie
de l’Université de Nice Sophia Antipolis